Première nuit. Dans la case, ventre de la mère et abri coutumier; Jeanne dort sous sa moustiquaire. Nous de même, j'écris appuyé sur Audrey à la lumière rouge de la LED Petzl. Toujours ce bruit des vagues qui ne nous quitte pas depuis 6 semaines. La valeur temps se dissout ici. Observation faite, majorité de kanaks, adultes et enfants ont un raisonnement loin de l'abstraction mathématiques de notre fonctionnement occidental culturellement, s'y ancre des valeurs non efficientes ou mercantiles mais sensibles, orales, humanistes et réelles. Force de cette valeur existentielle dans la simplicité d'un échange fort et vrai. A notre échelle, une brève rencontre de trottoir devrait être une présence. L'indifférence est un cancer du capitalisme où l'individualisme pour et par l'économie financière devient seul maître, à toutes les échelles de la société. Entouré d'une foultitude d'artifices compensatoires par plaisirs éphémères, c'est la mort à petit feu. Jouissance éternellement insatisfaite; certains diront que l'homme est ainsi fait pour trouver route dans la part divine qu'il garde en lui. Aussi l'altérité nous permet d'exister, ici en Terre kanak l'exemple est criant.; merci Lifou, bonjour Ouvéa.
On a ressenti dans ce petit îlot plus de tensions et plus d'abus d'alcool chez les jeunes qu'à Lifou, sans doute à l'image de dérives croissantes que l'on nous décrit sur la Grande Terre. Le colonialisme, la culpabilité des éducations missionnaires arrivées il n'y a pas si longtemps, le choc culturel face au capitalisme sauvage ouvre à cette jeunesse un espace identitaire complexe. En parallèle, les événements d'Ouvéa de 1988, semblent encore très présents dans les coeurs de ce bastion kanak.
Autres paroles riches de J-M Tjibaou: "Le propre de la culture c'est d'être partagé... Si je peux aujourd'hui partager avec un non-kanak de ce pays ce que je possède de la culture française, il lui est possible de partager avec moi la part d'universel contenue dans ma culture . En deça des affinités qui forgent le partage des cultures se situe le préalable d'une reconnaissance explicite de la personnalité de chacun. /.../ Le retour à la tradition est un mythe. Aucun peuple ne l'a jamais vécu. La recherche d'identité, le modèle, pour moi, il est devant soi, jamais en arrière. C'est une reformulation permanente. L'identité elle est devant nous."
| En compagnie de Jean-Baptiste |
Rachel & Pierre tiennent Dydyce, un accueil gîte snack à très bonne réputation par les globe trotteurs rencontrés et les locaux; toujours beaucoup de gentillesse. Pierre attend depuis 8 mois un nouveau bateau suppléant son dernier défunt d'un coup de météo soudain. 20 ans de travail en mer comme guide, plongeur sur les pléiades Sud de ce lagon classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Joie perceptible chez lui. Famille catholique, Xavier le petit fils partage des moments trampoline avec Jeanne et le ballon. Pour notre puce, c'est une continuité avec les jeux de Nounou Barbara et les garçons. C'est la fête du trampoline!
Je fais une coutume par signe de respect et pour saluer notre présence en réponse à l'accueil de Pierre et ses aïeuls toujours présents dans leurs croyances. Ils sont avec nous et bébé, ici - merci. En retour, fortes paroles de cet homme charismatique, après avoir convoqué sa femme devant nous; je tente une retranscription de mémoire: "Le geste est beau, je t'en remercie; Il symbolise le respect de nos coutumes et nos ancêtres ici présents. Ce don, ce billet, aide à nourrir le corps, mais je vous reçois avant tout par votre parole. Même sans rien à donner de matériel, avant tout l'accueil de la parole, de ce qu'il y a dedans, là ensemble; partageant avec sincérité c'est l'important - Oleti."
Depuis 1996, Pierre a quitté Nouméa pour revenir sur la Terre de leur famille construire se vie. Nouméa devenant comme la France selon lui (à l'époque...). A vous de comprendre. Après avoir fait snack ambulant, ils ont construits cet oasis, et Pierre vogue sur l'eau turquoise de ce lagon.
Le magasin de Fayaoué le plus proche, offre un fonctionnement sympa. On arrive au guichet, les étales sont visibles, et l'on passe commande au serveur pour récupérer les produits.
A demain... Bisous d'Ouvéa; la lumière gène Jeanne ensommeillée.
| Plage de Fayaoué |
LUNDI 8 septembre - Moagué
La pluie est arrivée cette après-midi. On prend le temps d'écrire. Jeu de dés, Jeanne est au dessin et tatouage de bébé corolle. Ce matin, nous avons quitté Fayaoué après avoir salué Pierre et Rachelle car ces deux prochaines nuités étaient full chez Dydyce.
Au sud ouest d'Ouvéa, la gentillesse de Camille nous conduit en voiture confort jusqu'à notre nouvelle paillote, plus petite que la case mais bien cocoon. 4 jours écoulés sur cet atoll du bout du monde. Le soleil nous a accompagné pour nos virées touristiques. Entre les siestes, cuisines, causes, bains, couches et petit quotidien de famille en voyage, on a loué 2 jours de voiture pour gagner le district Saint Joseph au Nord puis la pointe de Mouli à l'autre extrémité. Le lagon se colore en pleine lumière de 11h à 13h avec toute la palette couleur que la nature crée.
Pendant les 2, 3 heures de sieste quotidienne, "on baigne à la mer". Toutefois, le lagon ne donne pas confiance à nager trop au large. Le sable trouble l'eau, ce qui participe à ces colorations extraordinaires, mais de fait cache les animaux de passage et ici dans cette réserve naturelle on préfère voir les environs...
Contraints de laisser nos vélos à Lifou, faute de pouvoir les emmener en bateau, on découvre l'unique route d'Ouvéa, bordée d'eau. Au plus étroit de l'isthme, le lagon et tout proche de l'autre côté de la chaussée, l'Océan Pacifique. Sentiments différés en découvrant Ouvéa après Lifou. Ici, les hommes sont barbus! plus qu'à Lifou, détail sympa pour papa Mathieu en perte de rasage depuis 3 mois... La population semble beaucoup moins dense, les habitants dispersés et les tribus plus petites. Beaucoup d'églises missionnaires, de vierges. La religion est catholique d'usage et kanak de coeur. Les cocoteraies sont bien entretenues pour travailler la coco en la séchant. L'usine de l'île transforme le tout en huile, savon et lessive permettant d'assurer l'autosuffisance en électricité. La vie s'écoule également au rythme d la coutume. "Elle a toujours été et sera..." Le touriste s'adapte et adopte de gré ou de fait le "casse pas la tête". Deuil, mariage s'impose dans le calendrier familial. Beaucoup de respect pour cette attention donnée aux anciens. La mort ici n'est qu'un passage. Privé de son enveloppe corporel, les âmes restent présentes dans la vie de chaque jour. Les sculptures bois des poteaux, faîtières, encadrements de portes nous les rappellent. Invités que nous sommes devons respecter les lieux de ces croyances. Dans chaque terre, il y a des tabous, des endroits sacrés. Seuls les membres de la famille peuvent nous y mener après avoir, avec les aïeuls, accepté notre "coutume". Pour souvenir, nos 3 semaines à Lifou en quête de "Stéphane" pour visiter sa grotte à Xodre. Maintes rebondissements. Une vraie saga que l'on pourrait retranscrire dans un court métrage comique, ressentant le "casse pas la tête" local. Coups de téléphone, enquêtes à vélo, interviews de voisinage pour finir par hasard le jour du départ à Ouvéa, par rencontrer le père, le fils et donc Stéphane à Wanaham en jouant avec Jeanne. Un peu imbibé d'alcool, comme très souvent chez certains kanaks, Stéphane me donne un 4ème numéro de téléphone où je pourrais sans doute le trouver à notre retour d'Ouvéa. Affaire au énième rebondissement à suivre!
Ici, c'est pas simple mais tout est possible. Le truc, c'est de ne pas s'imposer de calendrier occidental. Le temps offre d'autres notions sous les tropiques que l'efficience.
| Trou d'Hanawa |
Sur les indications de Solène, rencontrée les premiers jours à Lifou, Jean-Baptiste nous guide dans la forêt pour découvrir les perruches endémiques de l'île. Nous partons pour 3 heures de balade, les sens en éveil, régal de marcher en forêt. Jeanne, fatiguée et grognon sur ce début de balade, entend le chant du siffleur doré et dit "oiseau", "oiseau". Réalisant avec Jeanne un bateau de coco, sable, feuillage et bois, sur cette plage déserte, Jean-Baptiste nous offre à Audrey et moi un temps de snorkeling en couple, notre premier! Se retournant au crépuscule, pure et poignante son explication des événements d'Ouvéa auxquels il a participé directement. Les 19 exécutés, dont un frère, sont toujours là. Pour adieu, touché par Jeanne, il l'invite à revenir ici pour y vivre comme chez elle. Nous lui transmettrons ce message.
Trous d'eau secrets, plages et végétations partout; Félix conduit un petit bateau qu'il guide avec quelques touristes jusqu'aux falaises de Lekiny. Baie d'entrée dans le lagon par la passe du pont de Mouli, ce lieu est pure d'une nature préservée et puissante. La grotte à flanc de falaise, après avoir abrité les habitants de Lekine pendant 2 jours au cours d'un cyclone en 1963, est aujourd'hui lieu marial; en remerciement s'y déroulent les premières communions.
Jeanne joue avec Marie-Anne sur le bateau pendant que papa et maman font un petit tour des fonds sous marin dans cette réserve de pêche coutumière (on y prend goût). Premier requin pointe blanche pour Audrey. Oups!... Poissons et coraux de plus en plus riches. Sentiments de profusions, et d'être comblés de beauté en retour.
| Falaises de Lekine |
La sortie à la pointe de Mouli avec Jules et Camille au soleil couchant... Un tombant époustouflant avec des coraux exubérants! Bancs de poissons et puissant respect renvoyé par ces fonds mystérieux: bleu profond, grottes. Le retour avec le courant est plus long. Audrey restée avec Jeanne sur la berge est en souci, surtout que Doudou est à la mer! SOS Doudou dans le Pacifique. Tout finit bien pour lui, un bain salé d'émotions en retour. Jeanne retrouve tout son monde. Elle enfile le masque et "baigne à la mer". De plus en plus à l'aise, elle s'éclate sur le trampoline, les balançoires face à la mer ou le toboggan. Le top! Il y a des copains locaux ou des amis voyageurs pour jouer avec elle!
"A table..." Je pose l'encre (les moustiques attaquent) pour aider au temps du coucher. Bises à tous
| Plage de Mouli |
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